1910 -19 JUILLET- 2014, 104ÈME ANNIVERSAIRE DE LA NAISSANCE DE L'ÉCRIVAIN FRANCISCO COLOANE.

lundi 4 janvier 2010

Antartida

Avec ce septième titre paru en français (publié pour la première fois en 1945) on aura fait le tour de l'oeuvre de Coloane — en attendant que le vieux chasseur de Chiloé, qui fêtera ses 90 ans peu avant la fin du siècle, ne se décide enfin à publier la mythique Histoire des Naufrages sur laquelle il travaille depuis plusieurs années.
L'on retrouve ici le climat du Dernier mousse, soit un retour — un de plus — à cette part d'enfance qui continue de veiller en chacun de nous et qui demeure sans doute, quoi qu'en disent les gens sérieux, la meilleure vigie, la mieux alertée, de l'humaine aventure.
Alejandro et Manuel Silva, deux enfants du grand Sud chilien, affrètent un cotre — l'Agamaca — pour aller trafiquer par-delà le Cap Horn, dans les riches eaux de l'Antarctique. Ils prennent à leur bord un sergent de l'armée, en rupture de ban, et le dénommé Félix, un Indien Yaghan qui connaît le Sud comme son âme. Le voyage est des plus chaotiques, la digression maritime imposant sa manière au récit lui-même, tout en détours et changements de cap.
Il est d'abord question du naufrage dramatique d'un bateau allemand, puis d'une goélette de pirates voleurs de bétail, puis d'un ermite reclus en sa grotte après avoir mené grande vie et qui raconte à nos héros sa drôle d'existence, puis du mythe Yaghan — assez bouleversant, avouons-le — du manchot-fantôme dévoré par les siens… avant que le modeste esquif ne se décide enfin à pointer son beaupré droit au sud.
Baleines bleues, lions de mer, icebergs… l'Agamaca s'engage dans un chenal bordé de falaises de glaces qui se referment sur lui comme un piège. L'on songe ici à Edgar Poe, celui des Aventures d'Arthur Gordon Pym, à qui un discret hommage est rendu entre les lignes du récit. Car l'Aventure majuscule, dont le signe est inscrit au blason de chacune de nos vies minuscules, impose au voyageur de ce bas monde de jeter de temps à autre un regard vers l'issue du chemin — quitte à en devenir fou.
Comme toujours chez Coloane, le récit hésite, d'assez déboussolante façon, entre la naïveté adolescente et la franche cruauté : mais n'est-ce pas là façon de résumer l'essentiel de tout parcours humain — soit une fiction gouvernée à égalité par de trop grands rêves et par une réalité dont le contact est toujours blessure. Nul pessimisme au demeurant à ce constat, puisque cette violence en nous et hors de nous, au diapason d'un climat qui semble ne connaître d'autre registre que celui de l'excès, assumée et bientôt transmuée en un sentiment de douloureuse fraternité pour tous ceux qui en bavent, nous est presque un élixir : l'un de ces alcools forts dont nous avons besoin pour ne pas périr de froid, c'est-à-dire d'ennui.
Septième et dernier titre de l'oeuvre de Coloane, qui s'est imposé en quelques années comme « le Jack London du Grand Sud » (Alvaro Mutis). Aventures en Antarctique, placées sous le signe adolescent — et fatal — du Gordon Pym de Poe. Pour tous les enfants de 7 à 177 ans.